Que reste-t-il de spécifiquement humain en psychothérapie ?
L’intelligence artificielle sait écouter sans se fatiguer, questionner, reformuler, proposer des hypothèses, repérer des contradictions ou nous aider à prendre du recul.
Elle peut même produire une interaction que nous ressentons comme attentive, compréhensive et empathique.
Alors, que reste-t-il de spécifiquement humain en psychothérapie ?
La question mérite d’être posée sans chercher à défendre à tout prix la supériorité du thérapeute.
L’IA fait déjà une partie du travail du thérapeute
Questionner, reformuler, aider à identifier une croyance, proposer un exercice, préparer une conversation difficile, explorer une émotion, tenir le fil d’une réflexion…
Ces compétences ne sont plus réservées au thérapeute.
Et dans certains domaines, l’IA possède même des avantages évidents : elle est disponible presque immédiatement, on peut reprendre une question autant de fois qu’on le souhaite et elle dispose d’une quantité considérable de connaissances.
Il faut pouvoir le reconnaître.
Cela pose alors une question plus inconfortable :
Si une grande partie d’une séance consiste à parler d’un problème et à aider le client à mieux le comprendre, quelle est encore la valeur spécifique de la présence du thérapeute ?

Comprendre ne suffit pas toujours à changer
Nous pouvons parfois comprendre parfaitement nos fonctionnements et continuer à les reproduire.
Je sais pourquoi je n’arrive pas à dire non.
Et je sais que je cherche constamment l’approbation des autres.
Ou je sais que je me ferme dès qu’un conflit apparaît.
Et pourtant, au moment décisif, je fais comme d’habitude.
C’est déjà là que la présence d’un autre humain peut prendre une autre dimension.
Le thérapeute ne se contente plus de parler avec moi de mes difficultés. Il devient lui-même quelqu’un avec qui elles peuvent apparaître.
J’ai peur de déranger ? Peut-être vais-je avoir peur de déranger mon thérapeute.
Je cherche constamment à être apprécié ? Peut-être vais-je chercher son approbation.
Je me retire lorsque quelqu’un se rapproche ? Peut-être vais-je changer de sujet au moment où notre échange devient plus personnel.
Ce dont nous parlions vient d’apparaître ici, entre nous. Et nous pouvons regarder ensemble ce qui vient de se passer.
Un autre qui est réellement autre
C’est peut-être l’une des différences essentielles.
Une IA est largement organisée autour de celui qui l’interroge. Elle n’a pas de besoins propres à faire respecter, ne se fatigue pas de nous et ne risque pas d’être réellement blessée par ce que nous lui disons.
Un être humain, lui, possède sa propre sensibilité, ses perceptions et ses limites.
Il peut ne pas comprendre immédiatement. Il peut être surpris, être touché, ne pas être d’accord, poser une limite.
Et malgré cela, la relation peut continuer.
Pour quelqu’un qui craint le conflit, le rejet, la proximité ou l’expression de ses besoins, faire cette expérience avec un autre humain peut avoir plus d’importance qu’une nouvelle explication de son fonctionnement.

La psychothérapie face à l’IA
L’arrivée de l’intelligence artificielle ne rend donc pas nécessairement le thérapeute moins utile.
Mais elle l’oblige peut-être à mieux identifier ce qui fait réellement la valeur de son travail.
Plus une pratique thérapeutique repose principalement sur l’explication, le conseil et le questionnement, plus elle entre en concurrence avec l’IA.
Plus elle repose sur le corps, la relation, le contact, l’ajustement dans l’instant et ce qui se passe réellement entre deux personnes, plus la présence humaine prend son sens.
L’IA nous oblige ainsi à interroger ce qui se joue réellement dans une psychothérapie :
Une séance sert-elle seulement à mieux comprendre ce qui nous arrive ?
Le changement passe-t-il uniquement par l’analyse et la compréhension ?
Ou la séance est-elle aussi un lieu où l’on peut expérimenter, avec son corps et dans la relation, une autre manière d’être avec soi-même et avec les autres ?


